La guerre de la pudeur a-t-elle commencé ?

N’est-il pas urgent de se concentrer sur les enjeux réels  de la crise culturelle  qui agite les sociétés à travers le monde, concerne toutes les religions et fragilise les valeurs fondamentales des démocraties?Pendant que certains foncent tête baissée sur le voile agité sous leurs yeux, un puritanisme politique et religieux fait progressivement son retour dans nos sociétés.  Ce fossile culturel peut tout emporter sur son passage : le principe de laïcité, la liberté d’expression, la cohésion de la nation. La pudeur comme oriflamme, le statut féminin marque la ligne de front entre néo-puritanisme et principes démocratiques.

Ne nous croyons pas à l’abri d’un glissement vers une société puritaine. Nous imaginions que cette dérive du protestantisme calviniste, qui apporta au monde chrétien sa morale grave, austère et sexiste, s’était dissoute dans la révolution culturelle de 1968. Nous avions tort. Malgré la libération sexuelle, le mariage entre personnes de même sexe, la mini-jupe, le monokini, la pilule contraceptive, la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, la PMA et la GPA, cette doctrine religieuse et politique de la fin du XVIe siècle au rigorisme moral excessif revient hanter nos sociétés libérales.

Le musée d’Orsay a récemment renoué avec cette obsession du corps féminin. Une agente de sécurité, convaincue que les seins des femmes ne sont acceptables qu’en peinture a refusé l’entrée à une jeune femme au décolleté trop profond à son goût[1]. « Je ne suis pas que mes seins. Je ne suis pas qu’un corps » a rappelé l’étudiante en littérature. Une déclaration qui tombe à point devant ce musée où est exposé le fameux tableau de Gustave Courbet « L’origine du monde ».[2]

Depuis les années 1970 une diversité de mouvements politiques et ultrareligieux s’oppose à la progression d’un féminisme humaniste et à l’établissement d’une société mixte. La révolution chiite iranienne de 1979 a inauguré une stratégie de communication politico-religieuse autour du voilement obligatoire des femmes. En France, les  mouvements évangéliques, placés sous l’autorité de la Bible, gagnent du terrain notamment dans les banlieues, avec un nouveau lieu de culte tous les dix jours. Alors qu’un fondamentalisme chrétien monte en puissance, notamment Amérique du Sud, valorisant la chasteté et faisant de la sexualité un enjeu crucial, la ritualisation salafiste – pas si éloignée du christianisme primitif des premiers Pères de l’Église –  étend son influence au delà du monde arabo-musulman, en Europe et en Asie, opposant les « vertueux » et les « sexuellement décadents ».

Faut-il rappeler aux fidèles que ces ultrareligieux ne détiennent pas l’exclusivité de la Vérité ? Ils n’expriment,  ni une ferveur supérieure ni une morale exemplaire, mais une rupture avec les religions historiques en voie de sécularisation, dont ils détournent la pensée pour légitimer leur projet totalitaire. Irrésistiblement, un puritanisme pernicieux imprègne les sociétés à travers le monde, parvenant à déstabiliser les principes fondamentaux des démocraties les plus solides. Malgré les campagnes de communication en faveur des droits des femmes, de l’égalité des genres, de la lutte contre le sexisme et pour la mixité, se répand sur les mœurs une appropriation des âmes sociales et un renouveau du culte de la pudeur, qui entraînent le corps féminin vers l’invisibilité et la société vers sa fragmentation.

 Le féminisme du XXe siècle libère le corps des femmes, le XXIe siècle les recouvre.

Bras armé du patriarcat, credo des ultrareligieux, le néo-puritanisme, par son simplisme, plaît aux incultivés de leur propre religion et s’impose aux  «lettrés » quelles que soient leurs croyances. Capable des pires autodafés, sa doctrine séparatiste, qui tiendrait en un tweet, oppose le bien et le mal, sépare le monde entre pur et impur, et la société entre femme et homme, visant les personnes les plus fragiles, notamment les plus jeunes, et désolant les autres. Inspirés jadis par la morale grecque et romaine qui voilaient les femmes et élevaient la  pudeur en ornement des femmes[3] et la honte de la nudité au rang d’un culte[4], les puritains d’aujourd’hui réinterprètent d’excessives règles de morale et de pudeur, dévalorisant le corps féminin pour idolâtrer l’esprit masculin, livrant les hommes au carcan du rigorisme reli­gieux et offrant à la collectivité la chair des femmes en oblation.

Les prédicateurs du christianisme primitif éradiquèrent jadis le paganisme à la seule force de leur morale rigoriste et de la persécution des modes de vie antagonistes. La pudeur pour vertu cardinale, les femmes assignées à domicile ne sont respectables que par l’abandon de leur féminité. La beauté perçue comme une menace, la  modestie pour seul charme, les femmes baissent le regard et dissimulent leur visage à l’approche d’un homme.

Aujourd’hui, deux millénaires plus tard, est-il acceptable qu’une femme soit emprisonnée pour avoir manifesté contre l’imposition du voile aux femmes en Iran ?[5]Est-il supportable qu’en  France, une femme portant une minijupe soit violemment agressée par des « hommes » lui reprochant sa tenue ?[6] 86% des femmes qui s’aventurent seules dans l’espace public réservé aux hommes, ont été au moins une fois la cible d’agressions sexuelles, physiques ou verbales. [7] Cette pression maintenue sur la liberté des femmes n’est pas anodine. Les ultrareligieux influencent au delà de leur sphère de piété. Premiers opposants aux religions historiques dont ils s’approprient l’héritage, les nouveaux puritains mènent une offensive politique et morale contre les principes des démocraties et les valeurs de la République. C’est au nom de leur liberté, qu’ils cherchent à en priver les autres. Le néo-puritanisme est un projet politique impérissable  qui ne sépare pas l’autorité spirituelle et l’autorité de l’État. Le terme puritain, qui apparaît en Angleterre vers 1563, ne désignait-il pas  de façon péjorative un groupe religieux qui s’opposait à la politique de la reine Élizabeth 1ère ?  Alexis de Tocqueville y voyait autant une théorie politique qu’une doctrine religieuse[8], comme c’est bien le cas aujourd’hui.

Agir sur les comportements pour transformer la société

Ne soyons pas naïfs. À travers le corps des femmes, le puritanisme contemporain des ultrareligieux – qui un système politique totalitaire – veut soumettre les principes fondamentaux des démocraties à ses règles. Qu’elles soient d’inspiration hébraïque, évangélique, islamique, hindouiste ou bouddhiste. À l’image des puritains du XVIe siècle, les ultrareligieux comptent purifier les mœurs de la société. Qu’il s’agisse de vie politique, de comportement social ou de vie privée, les ultrareligieux  séparent les justes des mécréants, et les femmes couvertes des impudiques. En fait, la radicalisation des ultrareligieux ne s’exprime pas exclusivement  par des actes terroristes, mais cherche davantage – surtout en démocratie – à agir sur le comportement des personnes, et à maintenir une pression culturelle capable de modifier les modes de vie. En semant le doute sur l’histoire même de la nation, en inversant les valeurs fondamentales de la démocratie, en dévalorisant les traditions qui soudent un peuple,  les néo-puritains sèment des foyers de radicalisation. C’est alors la société tout entière qui se divise et s’affronte sur le « sexe des anges » sans remarquer qu’une nouvelle morale s’impose.

Exit la liberté d’expression et le monokini.

L’afficheur publicitaire qui promettait en 1981 : « Demain j’enlève le bas » laisserait maintenant la place à un consensuel « Demain, je couvre le haut ». Huit ans après ce pied de nez au puritanisme, « l’affaire des foulards de Creil » portée par le mouvement politico-religieux des Frères musulmans ouvrait le débat sur le port par les femmes « d’habits de pudeur ». Concomitamment, le pourcentage de femmes dénudant leurs seins sur les plages commence à baisser, passant de 43% en 1984 à 19% aujourd’hui. Si certaines craignent les effets du soleil sur leur peau, 35% ne souhaitent pas susciter « un désir », et 28% craignent une « agression verbale ou physique »[9]. En réaction, une journée mondiale, Go Topless Day, fait la promotion de l’égalité des sexes, du droit des femmes à disposer librement de leur corps et à dénuder leurs seins dans l’espace public des plages et des piscines. Même des gendarmes ont cru accomplir leur devoir en réclamant à une femme qui bronzait sur une plage de revenir au bikini.[10] « Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. » auraient-ils pu déclamer avec cinq siècles de retard.[11] Et voilà des femmes contraintes de manifester pour revendiquer la liberté de porter des shorts, jeans, débardeurs ou mini-jupes[12].

Ce backlash[13] est accompagné de divers signes de pudeur, niqab, burqa, tchador, perruque et autres collants épais, poursuivis par les burkinis qui viennent désormais afficher la pudeur des femmes jusque dans les piscines. Une modestie qui ne s’impose pas aux hommes dont le corps nu, créé par les dieux, est livré librement à l’admiration des passant-es. Les femmes des Haredim « Craignant-Dieu » qui représentent près de 12% de la population d’Israël portent aussi des jupes longues et sombres, cachent leurs bras sous des chemisiers austères et leurs cheveux sous de trop séduisantes perruques. Certaines portent une frumka identique à la burqa afghane, indiquant que l’invisibilité des femmes n’a pas de frontières religieuses.

La pudeur affichée est-elle indécente ?

Ni le puritanisme ni l’excès de pudeur ne prouvent une piété exemplaire. « Touche pas à ma pudeur » tweetent les plus radicales. Pourtant en revendiquant une pudeur identitaire, elles expriment au contraire une vision hyper-sexualisée du corps féminin. « Une femme sans pudeur est comme un fruit sans saveur » confient les nouvelles puritaines, érotico-vertueuses par principe identitaire, religieux ou politique. La pudeur affichée, voire revendiquée, est indécente quand elle ne reflète pas le niveau de pudicité de la collectivité. Maintenir un niveau de pudeur radicale est une forme de prosélytisme. Une intensité qui crée une situation d’inégalité avec celles et ceux qui n’ont pas recours à des signes visibles pour exprimer leurs convictions intimes. À l’évidence, rester vêtu dans un camp naturiste est un comportement indécent.

En fait, les ultrareligieux dénaturent le sens originel des religions de référence qui dans le contexte historique et social de leur émergence introduisaient des avancés sociales, et non des reculs. Si la virilité était perçue jadis comme une vertu exclusivement masculine, la  pudeur reste perçue comme une vertu féminine. Les ultrareligieux quelles que soient leurs traditions, partagent donc une même croyance, celle d’une société patriarcale, où les femmes se couvrent, et les hommes ne se couvrent pas[14].

En France, environ 30% des femmes de confessions musulmanes disent porter un voile (toujours ou occasionnellement). À peine 18% des musulmanes interrogées affirment y être opposées,[15] alors qu’au même moment en Iran des centaines de femmes opposées au voile imposé par le régime des mollahs sont incarcérées et bastonnées sous prétexte d’«incitation à la débauche ». L’esprit critique s’engourdit. La pensée des ultrareligieux étouffe celle des religions progressistes. Les démocraties sont minées par le doute et les divisions. Il ne restera bientôt plus de principes auxquels renoncer, y compris la liberté de se vêtir

Contre une démocratie, l’attentat à la pudeur est plus efficace qu’un attentat à la bombe.

Comme tous les prophètes – qui n’ont jamais prédit que le passé – les ultrareligieux nourrissent un projet politique archaïque, sécessionniste et radical. Ils sont insensibles à La  Cité vertueuse imaginée par al-Fârâbî[16]qui considérait pourtant la philosophie comme une science universelle et imaginait  que « la raison humaine l’emporte sur la foi religieuse »[17].

La violence n’est pas indispensable pour gagner cette bataille contre les démocraties. Il suffit pour morceler la nation, de revendiquer une morale supérieure et de redonner aux fidèles égarés l’identité et la fierté perdues dans ce « monde de débauche » que représente une société globalisée, laïque et libérale. La peur du péché animée par la haine du plaisir, le  puritanisme identitaire repousse les lignes de la République plus sûrement qu’une légion de terroristes.

Alors que huit français sur dix estiment que le principe de laïcité est en danger[18], des forces ultrareligieuses livrent une âpre bataille de mots et de traditions pour faire reculer les principes  fondamentaux des démocraties. L’enjeu est vital. Les plus jeunes sont contaminés par ce nouveau puritanisme. 59% des 18-24 ans sont les plus opposés au droit de blasphème.[19] Il est indispensable de montrer – notamment aux égarés les plus jeunes –  que les ultrareligieux ne représentent pas une version plus pieuse et plus vraie que les religions historiques. Le projet ultrareligieux est en totale opposition avec les religions historiques qui cherchent à s’adapter aux circonstances actuelles du monde.

Nous devrions nous inspirer de l’économiste et philosophe britannique John Stuart Mill pour rappeler à chacun–e, de d’abord chercher à réduire l’écart qui peut exister entre « son bonheur individuel et le bonheur public »[20]. Le partage d’un destin collectif n’est possible qu’en préservant la cohésion sociale et en réaffirmant une solidarité des vertus. Pour éviter une débâcle sociale, maintenir une cohérence éthique est indispensable.  Si le pluralisme culturel et la diversité des traditions sont le ferment indispensable à une société démocratique  « Il ne saurait  exister deux morales rivales en même temps et dans un même lieu. »[21]. La restriction de la liberté d’expression religieuse ou de particularismes culturels sans motifs légitimes est inacceptable. Néanmoins, le néo-puritanisme ne peut ignorer que  La Liberté guidant le peuple[22] est représentée par une femme aux seins dénudés, et que dans les mairies de France, le buste de Marianne n’évoque pas la Vierge Marie.

Article de Patrick Banon

Récent essai :

Le Retour des ultrareligieux

Coll. Les vérités qui dérangent

Éditions Bonneton

[16] Al-Fârâbî, appelé Avennasar au Moyen-Âge, est né au Turkestan, à El Farab, et meurt en 950 à Damas.


[1] Le 8 septembre 2020.

[2] L’Origine du monde est réalisé par Gustave Courbet en 1866. Cette toile de 46 × 55 cm, est exposée au musée d’Orsay depuis 1995.

[3] Sénèque, Consolation à Helvia, vers 41 de l’ère présente.

[4] À Rome, vers le IIIème siècle avant l’ère présente, deux temples  étaient consacrés à  la Pudicita.

[5] L’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh, lauréate du prix Sakharov, est emprisonnée depuis 2019, condamnée à douze ans de prison pour avoir manifesté contre l’obligation du port du voile en Iran.

[6] À Strasbourg le 18 septembre 2020,une jeune étudiante est agressée par trois hommes aux cris de « Regarde cette pute en jupe ! » et « Tu baisses les yeux et tu te tais ! ».

[7] Sondage de  l’Ifop pour la Fondation européenne d’études progressistes et la Fondation Jean-Jaurès.

[8] Tocqueville, Alexis, De la démocratie en Amérique, Partie 1, chapitre II, 1835.

[9] Étude IFOP pour Viehealthy.com, réalisée par questionnaire auto-administré du 11 au 15 avril 2019.

[10] À Sainte-Marie-la-Mer, le 20 août 2020.

[11] Molière, Le Tartuffe, III, 2 (v. 860-862)

[12] Par exemple : En France des centaines de filles et garçons décident de porter des tenues jugées « provocantes » pour dénoncer des discriminations sexistes (14 septembre 2020) ;   le hashtag #MyDressMyChoice (Ma robe, mon choix ) est repris par les Kényanes pour revendiquer le droit de se vêtir librement ; la marche à Istanbul « Don’t mess with my outfit » (Pas touche à mon habillement ) 29 juillet 2017.

[13] « Retour de bâton » des droits des femmes théorisé par  Susan Faludi  in  The Undeclared War Against American Women, Crown Publishing, 1991. (Prix Pulitzer).

[14] Excepté pour les Touaregs qui se désignent eux-mêmes « Kel Tagelmust » en berbère, signifiant « Ceux du Tagelmust » en référence au voile que seuls les hommes Touaregs portent.

[15] Rapport de l’Institut Montaigne, sous la direction de Hakim El Karaoui « Un islam français est possible » 2016.

[17] Réf. Encyclopédie de l’Islam, T.11,P.797, 1913, Éditions Brill,  (en ligne) 2010.

[18] Enquête IFOP-JDD, 26 octobre 2019.

[19] Sondage IFOP-Charlie Hebdo « Les esprits des citoyens sur la question du blasphème et de la liberté d’expression » 4 février 2020.

[20]John Stuart Mill (1806-1873) Réf. De L’utilitarisme, 1861.

[21] Anatole France, Le mannequin d’osier, 1897.

[22] La Liberté guidant le peuple, huile sur toile d’Eugène Delacroix réalisée en 1830, inspirée de la révolution des Trois Glorieuses.

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